Mardi 14 octobre 2008 2 14 10 2008 12:23

Vivons-nous une crise du capitalisme, ou la crise des dérives du capitalisme?
Martine Aubry. Nous avons toujours su que le marché ne savait pas distribuer les richesses de manière juste, qu’il ne savait pas préparer l’avenir, mais là le système est devenu carrément fou. Il faut revenir à l’essentiel, retrouver les voies d’une société juste, avec des règles, loin d’une société de la spéculation et du toujours-plus.

Les réponses du G7 -qui vient de s’engager à empêcher toute faillite des banques- vous paraissent-elles suffisantes ?
Je crois comme Dominique Strauss-Kahn que la coordination des réponses au plan européen est indispensable. Il faut évidemment jouer les pompiers pour garantir les dépôts des particuliers, empêcher la faillite des banques et redonner des liquidités. Mais la vraie crise est devant nous: c’est la crise économique. Il faut d’abord relancer le pouvoir d’achat, le logement et augmenter les dotations aux collectivités locales. Et puis être les architectes d’un nouveau système économique, social et écologique. Sinon, on va soigner les symptômes, et pas la maladie.

Doit-on punir les responsables de cette crise ?
Bien sûr!… Je propose que les parachutes dorés ne puissent exister que lorsque l’entreprise a des résultats positifs et qu’ils soient sérieusement encadrés par la loi. Je suis favorable à ce que les stocks options soient soumis à la même fiscalité que les salaires et soient interdits pour les dirigeants.

C’est le système qu’il faut changer, en redonnant la prééminence à l‘économie sur la finance. On devrait par exemple moduler l’impôt sur les sociétés en favorisant les entreprises qui réinvestissent en leur sein par rapport à celles qui redistribuent tous leurs résultats aux actionnaires.

Il faut aussi réarmer l’Etat, lui donner les moyens de retrouver une politique industrielle. Des fonds souverains pourraient accompagner l’innovation pour créer les airbus et les TGV de demain, développer la recherche pharmaceutique, comme le font les Etats-Unis et le Canada, et ainsi maîtriser l’avenir et le prix de nos médicaments pour sauvegarder notre protection sociale. Des crédits spécifiques et une ouverture aux marchés publics devraient soutenir les PME.

Vous récusez la totalité de la politique Sarkozy?
Comment peut-il dire, un jour à Toulon, «bravo les Etats-Unis de mettre 700 milliards dans l’économie» et le lendemain annoncer que les trois budgets français qui sont le plus revus à la baisse sont l’emploi, le logement et les collectivités locales ? Je souhaite un changement total de politique économique car, aujourd’hui, nous payons deux fois les méfaits du libéralisme: la politique de Sarkozy depuis un an et demi, la crise financière aujourd’hui. Nous le paierons une troisième fois s’il persiste et signe !

Certains au PS demandent, à cause de la crise, un report du Congrès de Reims…
C’est une erreur. Les Français ont plus que jamais besoin de nous. Je n’ai pas attendu la crise financière pour dire et écrire que le système allait droit dans le mur, et pour travailler. Cela fait des mois que je le fais avec d’autres. Je me sens donc aujourd’hui très à l’aise. Jamais nos valeurs n’ont été autant d’actualité, mais nos solutions ne doivent pas être celles d’hier. Deux exemples: le rôle de l’Etat est capital, mais nous devons personnaliser les réponses. La famille a changé, chaque enfant est différent, il faut remettre à flots l’école de la République, mais ce n’est pas seulement une question de moyens. Changer la pédagogie, le soutien à chaque enfant, accepter qu’il y ait 15 enfants dans une classe et 30 ailleurs, redonner aux enseignants la fierté de leur métier mais leur accorder aussi plus d’autonomie, voilà les bonnes pistes. Deuxième exemple: on va dans sa vie changer de métier plusieurs fois, changer d’entreprise. Eh bien, chaque Français devra avoir son compte-formation, son compte-temps. La droite explique depuis toujours que les protections collectives empêchent la liberté individuelle. Nous, nous avons pensé pendant très longtemps que tout le monde devait être traité sur un mode uniforme. Aujourd’hui, il faut, j’insiste, personnaliser. Il faut mettre du «je» dans le «nous».

La crise mondiale justifie-t-elle que le PS veuille mettre le cap à gauche toute ?
Le problème n’est pas d’être «à gauche toute»: il s’agit tout simplement de retrouver la gauche qui s’est parfois perdue en se laissant aller à une soi-disant modernité. Le marché doit être maîtrisé et mis au service de tous. Retrouvons nos valeurs, celles de la gauche, celles des pères fondateurs de l’Europe: au lieu de la dictature de la finance, une société faite pour les hommes, un humanisme, un volontarisme. Aujourd’hui, c’est le règne du chacun pour soi, de l’égoïsme, de l’individualisme, de la débrouille.

Craignez-vous la concurrence d’Olivier Besancenot ?
Non. L’extrême-gauche ne sera un problème que si le PS n’est pas à la hauteur. Un parti de pure dénonciation - quel que soit son talent- ne doit pas nous faire peur. J’ajoute qu’en défendant Jean-Marc Rouillan, qui n’accepte toujours pas en 2008 de dire qu’il regrette l’assassinat par son groupe «Action directe» de Georges Besse (NDLR: l’ex-PDG de Renault), Olivier Besancenot m’a scandalisée. Moi, je pense d’abord à Mme Besse et à sa famille.

Etes-vous candidate, oui ou non, au poste de Premier secrétaire ?
J’ai toujours dit: d’abord le projet, ensuite l’équipe. Je vais au Congrès de Reims pour gagner, et j’y prendrai mes responsabilités. Quand on parle de soi, on ne parle pas de l’essentiel : les idées, et les français.

Le bilan de François Hollande à la tête du PS est donc, à vos yeux, globalement négatif ?
Depuis 2002, nous n’avons pas travaillé assez. Nous avons été attentistes. Nous avons laissé nos valeurs s’amollir. François Hollande était Premier secrétaire, mais nous étions membres de la direction. Donc, j’assume ma part de responsabilité. Cet échec est collectif. Il faut maintenant que le PS change.

Le futur Premier secrétaire du PS ne devra-t-il pas être autoritaire, en tout cas faire preuve d’autorité?
Je vais vous dire ce que je souhaite: un Premier secrétaire ancré au cœur de la gauche, qui a toujours porté ses valeurs et n’a pas changé de ligne. Et quelqu’un de crédible pour refaire fonctionner un vrai parti. Un parti où l’on travaille, où l’on débat et où les décisions, une fois prises, sont respectées. Un parti qui se ré-ouvre vers l’extérieur. Un parti aux couleurs de la France en termes de générations, d’âges, de cultures. Un parti qui parle non pas d’une seule voix, mais d’une même voix. Ce changement là, je l’ai déjà engagé.

Par Changer le Monde - Publié dans : Revue de presse
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